JÉRUSALEM de notre
correspondant
Une émission de télévision contestée,
une plainte pour crime contre l'humanité et
une nomination inattendue : depuis
quelques jours, Israël est confronté à la
partie la plus noire d'un passé qui n'en
finit pas de peser sur son avenir.
C'est la BBC qui a ouvert le feu en
diffusant, dimanche 17 juin, une émission
consacrée aux massacres des camps
palestiniens de Sabra et Chatila, au Liban,
en septembre 1982. Quelque 800 réfugiés
palestiniens, essentiellement des femmes,
des enfants et des vieillards, y avaient été
massacrés par les milices chrétiennes,
alors que Beyrouth était encerclée par les
forces israéliennes. Ariel Sharon, à l'époque
ministre de la défense, avait donné son
assentiment à l'entrée des milices dans
les camps, qu'il s'agissait de "nettoyer"
de leurs combattants.
Le massacre avait provoqué une immense
émotion en Israël où, quelques mois plus
tard, une commission d'enquête dirigée par
le président de la Cour suprême, Itzhak
Kahane, avait estimé que, en ne prévoyant
pas ce qui, d'évidence, allait se passer,
Ariel Sharon portait "une
responsabilité personnelle" dans
la tragédie. Sans exiger de poursuites
judiciaires, la commission avait demandé
que le ministre "tire les
conclusions personnelles qui découlent de
la manière dont il avait manqué aux
devoirs de sa charge". Quelques
jours plus tard, Ariel Sharon démissionnait
de son poste de ministre de la défense.
EMBARRAS DIPLOMATIQUES
L'émission de la BBC, opportunément
intitulée "L'Accusé", n'apporte
rien de nouveau au plan des faits, insistant
surtout sur cette fameuse "responsabilité
morale" qui, selon plusieurs des témoins
interrogés, devrait conduire Ariel Sharon
devant un tribunal pour y répondre de
l'accusation de crime contre l'humanité.
Lundi, le ministère israélien des affaires
étrangères a vivement réagi, accusant la
BBC de s'ériger en "tribunal télévisé",
en diffusant des commentaires "partiaux"
et "injustes".
Il y a trois semaines déjà, la BBC avait
fait l'objet d'accusations similaires
lorsqu'un de ses journalistes en poste à
Gaza avait prononcé quelques mots de
solidarité lors d'une cérémonie organisée
par le Hamas.
Pour les responsables israéliens, l'émission
ne doit rien au hasard, retombée, selon eux,
du conflit israélo-palestinien et des
polarisations partisanes qu'il provoque au
sein de l'opinion publique internationale.
De fait, depuis plusieurs mois, diverses
organisations militantes proches des
Palestiniens étudient l'opportunité de
faire poursuivre Ariel Sharon, à la lumière
des procès engagés contre Augusto Pinochet
ou contre les responsables des massacres
balkaniques. Lundi, l'avocat libanais d'un
groupe de vingt-trois rescapés des
massacres de Sabra et Chatila, Me Chibli
Mallat, a déposé à Bruxelles une plainte
contre Ariel Sharon dans l'espoir de le
faire accuser de crime contre l'humanité.
Depuis 1993, une loi belge autorise
n'importe quel juge du pays à instruire les
plaintes pour crime contre l'humanité ou
crime de guerre, quel que soit le lieu où
ils ont été commis et quelle que soit la
nationalité des victimes ou des accusés.
C'est ce texte qui a permis la récente
condamnation de deux religieuses rwandaises,
poursuivies pour complicité dans les
massacres commis dans leur pays. Le ministre
belge des affaires étrangères, Louis
Michel, a déjà annoncé qu'il convenait de
réduire la portée d'une loi susceptible de
créer bien des embarras diplomatiques. "Que
se passerait-il si un plaignant poursuivait
devant les tribunaux belges M. Chirac
qui a servi durant la guerre d'Algérie où
des massacres ont été commis par l'armée
française ?", expliquait un
haut fonctionnaire israélien pour illustrer
les risques d'une loi unique en son genre.
Israël, cependant, n'a pas besoin de la
Belgique pour débusquer les fantômes du
passé. A l'initiative du Comité israélien
contre la torture, plusieurs organisations
humanitaires tentent de bloquer la
nomination de Carmi Gillon comme ambassadeur
d'Israël à Copenhagen. Proche du Parti
travailliste et directeur du Centre Pérès
pour la paix, Carmi Gillon fut chef du
service de sécurité intérieure (Shin
Beth) du temps d'Itzhak Rabin. Reconnaissant
les défaillances de son service, il avait démissionné
après l'assassinat du premier ministre. Il
est aujourd'hui accusé d'avoir couvert les
techniques musclées utilisées par ses
services lors des interrogatoires de
militants ou de terroristes palestiniens.
Après des années de batailles juridiques,
la Cour suprême, l'année dernière, a
interdit les techniques d'interrogatoire
musclé jusqu'ici défendues bec et ongles
par les services israéliens.
Georges Marion
Deux colons tués en Cisjordanie
Deux colons juifs ont été tués, lundi
18 juin, à l'arme automatique par des
Palestiniens en Cisjordanie. Un Palestinien
blessé dimanche par des tirs israéliens
lors de heurts dans la bande de Gaza a
succombé à ses blessures. Le ministre israélien
des affaires étrangères, Shimon Pérès, a
qualifié l'attaque contre les colons de "très
grave attentat". "Nous réagirons
en conséquence",a-t-il ajouté
tout en estimant que cette attaque ne
justifiait pas un renoncement par Israël au
cessez-le-feu.
Ces violences sont survenues alors que
des responsables de sécurité palestiniens
et israéliens se retrouvaient à Tel-Aviv,
sous l'égide des Etats-Unis. Selon la radio
israélienne, "cette réunion s'est
tenue dans une atmosphère extrêmement
tendue". Pour Israël, elle devait
porter sur les "violations du
cessez-le-feu de la part des Palestiniens".
Pour ces derniers, elle devait établir un
calendrier pour le repli de Tsahal sur les
positions qu'elle occupait avant le début
de l'Intifada, le 28 septembre 2000. - (AFP.)