A book on Collection Abou Adal was published at Skira, Paris, in 1993

 

ICONES

Grecques - Melkites - Russes

Collection Abou Adal

 

 

Here is part of the introduction by world specialist Virgil Candea

 

 

Introduction

Virgil Cândea

de l'Académie roumaine

 

Les icônes sont une expression de l'art sacré. Bien que l'homme, l'époque et la culture participent à l'élaboration des styles et de chaque oeuvre en soi, les icônes sont d'origine non humaine. C'est définir d'emblée la différence radicale qui sépare ces images de toute représentation figurative de l'art profane. C'est reconnaître aussi la difficulté de l'explication, pourtant absolument nécessaire, de la genèse des icônes et de leur place dans les activités de l'esprit, avant de s'engager dans une étude d'ordre esthétique, historique ou autre. Car les icônes sont des théophanies, par conséquent, d'une certaine manière qui leur est propre, "vrai Dieu et vrai homme". Comprendre cela est aussi important pour l'amateur des oeuvres de cette catégorie qu'il est important pour le chrétien de saisir la raison et le mystère de l'Incarnation. Les icônes représentent l'objet suprême et le plus exigeant de l'amour de l'art: leur possession ne saurait être véritable qu'en s'imprégnant de leur message profond et de leur vertu déifiante. Si tel n'était pas le cas, leur propriétaire serait comme celui qui aurait hérité d'un coffret sans savoir qu'il est rempli de bijoux, parce que ne l'ayant jamais ouvert.

.....

La Collection Abou Adal

Les icônes présentées font partie d'un vaste ensemble constitué durant quarante ans par M. Georges Abou Adal, de Beyrouth. Il s'agit d'une collection développée autour d'icônes de famille et inspirée à ses débuts par des intérêts divers.

A la piété que tout chrétien de cette partie du monde témoigne aux icônes s'ajoutèrent successivement la curiosité intellectuelle pour le phénomène dans son ensemble, une sensibilité accrue pour cet art, le souci de mettre à l'abri des oeuvres menacées de disparaître et l'ambition d'accomplir un acte culturel majeur.

La collection résume un véritable trésor de doctrines et de pratiques chrétiennes. Comme de juste, les thèmes se constituent autour du mystère de l'Incarnation. Nombreuses sont les icônes qui représentent le Christ et la Vierge dans leurs hypostases temporelle et éternelle ou celles qui suivent des modèles célèbres : Nativité, Circoncision, Présentation au Temple, La Cène mystique, scènes de la Passion, mais aussi Christ Pantacrator, Roi des Rois et Grand Archevêque, et les principaux types d'icônes miraculeuses, depuis la Hodigitria et l'Eléousa jusqu'aux Vierges de Vladimir et de Tikhvin. La doctrine chrétienne est évoquée par la grande icône du Premier Concile oecuménique ou par la Divine Liturgie, ou bien par l'Image symbolique de l'Eucharistie. Les héros du Christianisme occupent aussi une place privilégiée, depuis les apôtres et les martyrs jusqu'aux saints anargyres et aux docteurs, hiérarques et ermites. Les prophètes et les rois de l'Ancien Testament figurent également, à côté des empereurs byzantins. Une place particulière est réservée aux saints liés à l'église melkite, car originaires du Proche-Orient : saint Georges, saint Elian de Homs, saint Théodore Tiron, saint Jean Damascène, saint Syméon Stylite, saint Syméon le Jeune, saint Moïse l'Ethiopien. Ils sont célébrés ensemble dans une icône de Tous les Saints. La perspective eschatologique qui doit être toujours présente dans l'esprit du fidèle apparaît dans les figurations du Jugement Dernier, liée à la Descente aux Limbes  et à la Résurrection, évoquant avec force le Paradis et l'Enfer, les récompenses des justes, les peines des damnés.

Le choix proposé a eu le critère habituel de la valeur esthétique. Mais assurément la collection dans son intégralité fournit des éléments plus riches encore sur tous les chapitres de la foi, car on y trouve des pièces d'intérêt documentaire, hagiographique, liturgique ou même des pièces récentes, de moindre valeur artistique, capables néanmoins de démontrer le rôle spirituel que les icônes n'ont jamais cesséde remplir. L'on peut donc dire que la collection Abou Adal est vivante. Nous voulons souligner par là que les icônes réunies dans cette ensemble ne sont pas des pièces d'archéologie culturelle, mais des instruments de vie spirituelle. C'est une collection partie des icônes vénérées par ses devanciers, que l'amateur d'art a appris à aimer depuis son enfance, car elles lui ont offert ses premières rencontres avec le sacré.

La faveur dont jouissent aujourd'hui les icônesdans les milieux des connaisseurs de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord peut être interprétée comme une juste réparation du long désintérêt qui a suivi les époques de gloire des Comnènes et des Paléologues, quand l'art bysantin a connu sa grande diffusion et sa haute appréciation en Italie. Sans insister sur la frappante parenté des oeuvres byzantines et italiennes des XIIe - XIVe siècles ni essayer d'établir la prépondérance des influences exercées par les uns sur les autres, il nous semble, cependant, que l'ont ne peut parler des icônes sans des références à la peinture religieuse des autres régions de la civilisation chrétienne. Et cela pour souligner la curieuse différence de traitement appliqué aux icônes dans le monde de l'art par rapport à d'autres oeuvres contemporaines et comparables par la facture, les thèmes, les buts et la valeur. En effet, sont évidents les rapprochements à faire entre icônes et retables d'église, entre les triptyques des deux expressions de l'art chrétien, orientale et occidentale, ou bien entre les polyptyques à étages, les retables monumentaux et les iconostases des églises orthodoxes. Il est facile de surprendre dans les compositions italiennes des XIIIe - XVIe siècles les emprunts faits aux thèmes contemporains byzantins ou crétois. Certaines oeuvres du Maître de la Madeleine, de Guido da Siena, Cimabue et Duccio nous paraissent être la version italienne des types iconographiques devenus classiques dans l'art de la Méditerranée orientale. Les modèles sont souvent respectés, jusqu'aux monogrammes du Christ et de la Vierge reproduits en grec. Les polyptyques à étages sont couronnés comme les iconostases par le Christ en croix entouré par la Vierge et l'apôtre Jean. Tout cela est accepté aujourd'hui comme l'expression d'une tradition byzantinisante, et la diffusion de la maniera greca en Italie est déjà signalée par Vasari.

Et pourtant, quelle différence dans les approches des spécialistes !Négligées aussi à l'époque classique de la peinture occidentale, démembrées souvent pour être accrochées séparément comme des tableaux de chevalet, les oeuvres des "primitifs" jouissent aujourd'hui d'une attention et d'une faveur soutenues, et l'on fait des efforts méritoires pour réintégrer les fragments dans les ensembles originaux. Par contre, la condition des icônes est celle réservée aux arts décadents, provinciaux, folkloriques, même si elles se défendent par des qualités esthétiques supérieures jusqu'au XVIIe et au XVIIIe siècle. Leur sens et leur message profond attendent encore d'être perçus. On leur préfère d'autres images, plus réalistes, plus conformes au goût de l'homme moderne, dérivées des icônes, mais dépourvues de leur hiératisme et de leur transcendantalisme.

Il est certain, toutefois, que les icônes préparent à leur manière la voie au dialogue interconfessionnel qui devrait aboutir un jour à la restauration oecuménique.