PLAINTE
AVEC CONSTITUTION DE
PARTIE CIVILE
A Monsieur le Juge d'Instruction,
Représentés par leurs conseils : Maître Luc Walleyn, avocat à 1030 Bruxelles, rue des Palais 154, Maître Michaël Verhaeghe, avocat à 3090 Overijse, Waversesteenweg 60 et Maître Chibli Mallat, avocat à Beyrouth (Liban)
Et élisant tous domicile chez Me Luc Walleyn, en son cabinet précité.
Se constituent partie civile contre MM. Ariel Sharon, Amos Yaron et autres responsables israéliens et libanais des massacres, tueries, viols et disparitions de populations civiles qui ont eu lieu à Beyrouth (Liban) du jeudi 16 au samedi 18 septembre 1982 dans la région des camps de Sabra et Chatila.
La présente plainte est introduite conformément à la loi du 16 juin 1993 (modifiée par la loi du 10 février 1999) relative à la répression des violations grave du droit international humanitaire du chef de :
- actes de génocide (article 1er, § 1er ),
- crimes contre l'humanité (article 1er, § 2)
- crimes portant atteinte aux personnes et aux biens protégés par les conventions de Genève signées à Genève du 12 août 1949 (article 1er, § 3)
La plainte est également fondée sur le droit coutumier international et sur le ius cogens par rapport aux mêmes crimes.
Par ces crimes, les requérants ont été personnellement blessés et/ou ont perdu des membres proches de leur famille ou des biens.
A.
EN GENERAL.
En date du 6 juin 1982, l'armée israélienne a envahi le Liban, en réaction à une tentative d'assassinat de l'ambassadeur israélien ARGOV à Londres le 4 juin. La tentative d'assassinat avait été attribuée le jour-même par les services secrets israéliens à une organisation palestinienne dissidente, et l'action commanditée par le gouvernement irakien, alors soucieux de détourner l'attention de ses revers récents sur le front de la guerre Iran-Irak.[1] L'opération israélienne, préparée de longue date, est baptisée "paix en Galilée".
Initialement, le gouvernement israélien avait annoncé son intention de pénétrer sur 40 km dans le territoire libanais. Le commandement militaire, sous la direction du ministre de la défense, le général Ariel SHARON, a cependant décidé d’exécuter un projet plus ambitieux que M. Sharon avait préparé depuis plusieurs mois. Après avoir occupé le sud du pays, et y avoir détruit la résistance palestinienne et libanaise, tout en commettant déjà une série d'exactions contre la population civile[2] , les troupes israéliennes ont effectué une percée jusqu'à Beyrouth, encerclant à partir du 18 juin 1982 les forces armées de l'Organisation pour la Libération de la Palestine, retranchées dans la partie ouest de la ville.
L'offensive israélienne, et notamment les bombardements intensifs sur Beyrouth, auraient occasionné, selon des statistiques libanaises, 18.000 morts et 30.000 blessés, en très grande majorité des civils.
Après deux mois de combat, un cessez-le-feu a été négocié par l'intermédiaire de l'émissaire des Etats-Unis, Philippe HABIB. Il a été convenu que l'O.L.P. évacuerait Beyrouth, sous la supervision d'une force multinationale qui se déploierait dans la partie évacuée de la ville. Les Accords Habib envisageaient que Beyrouth-Ouest soit éventuellement investi par l'armée libanaise, et des garanties américaines étaient données au leadership palestinien pour la sécurité des civils dans les camps après leur départ.
L'évacuation de l'O.L.P. s'est terminée le 1er septembre 1982.
Le 10 septembre 1982, les forces multinationales ont quitté Beyrouth. Le lendemain, Monsieur Ariel SHARON annonçait que "deux mille terroristes" restaient encore dans les camps de réfugiés palestiniens autour de Beyrouth. Le mercredi 15 septembre, après l'assassinat la veille du président-élu Bachir GEMAYEL, l'armée israélienne occupait Beyrouth-ouest, “encerclant et bouclant“ les camps de Sabra et de Chatila, habités uniquement par une population civile palestinienne et libanaise, l'entièreté des résistants armés (plus de 14.000 personnes) ayant évacué Beyrouth et sa banlieue[3].
Historiens et journalistes s’accordent pour admettre que c'est probablement lors d’une rencontre entre A. SHARON et B. GEMAYEL à Bikfaya le 12 septembre, qu'un accord a été conclu pour autoriser les « Forces libanaises » à « nettoyer » ces camps palestiniens[4]. L'intention d'envoyer les forces phalangistes dans Beyrouth-ouest avait déjà été annoncée par Monsieur SHARON le 9 juillet 1982[5] et dans sa biographie, il confirme avoir négocié l’opération lors de la rencontre de Bikfaya.[6]
Selon les déclarations d'Ariel SHARON au Knesset (parlement israélien) en date du 22 septembre 1982, l'entrée des Phalangistes dans les camps de réfugiés de Beyrouth fut décidée le mercredi 15 septembre 1982 à 15h30[7]. Toujours selon le général SHARON, le commandant israélien avait reçu comme instruction : "Il est interdit aux forces de Tsahal[8] d'entrer dans les camps de réfugiés. Le ratissage et le nettoyage des camps seront effectués par les Phalanges ou l'armée libanaise[9]".
Dès l'aube du 15 septembre 1982, des chasseurs bombardiers israéliens ont commencé à survoler Beyrouth-ouest à basse altitude et les troupes israéliennes ont entamé leur entrée dans Beyrouth-ouest. A partir de 9h du matin, le général SHARON a été lui-même sur place pour diriger personnellement la poursuite de la percée israélienne, et s'est installé au quartier général de l’armée au carrefour de l'ambassade du Koweit, situé à la limite de Chatila. Du toit de cet immeuble de 6 étages, on pouvait parfaitement observer la ville et les camps de Sabra et Chatila.
Dès midi, les camps de Sabra et Chatila, qui forment en réalité une seule zone de camps de réfugiés au sud de Beyrouth-ouest, sont encerclés par des chars et par des soldats israéliens, qui installent tout autour des camps des points de contrôle permettant de surveiller les entrées et les sorties. Durant la fin de l'après-midi et la soirée, les camps sont bombardés au tir d'obus.
Le jeudi 16 septembre 1982, l'armée israélienne contrôle l'ensemble de Beyrouth-ouest. Dans un communiqué, le porte-parole militaire déclare "Tsahal contrôle tous les points stratégiques de Beyrouth. Les camps de réfugiés, incluant les concentrations de terroristes, sont encerclés et fermés". Au matin du 16 septembre, l'ordre 6 est donné par le haut commandement de l'armée: “Searching and mopping up of the camps will be done by the Phalangists/ Lebanese Army“[10]
Pendant la matinée, des obus sont tirés vers les camps depuis les hauteurs environnantes et des tireurs d'élite israéliens postés autour, tirent sur des personnes se trouvant dans les rues. Vers midi, le commandement militaire israélien donne aux milices phalangistes le feu vert pour l'entrée dans les camps de réfugiés. Peu après 17h, une unité d'environ 150 Phalangistes entre par le sud et le sud-ouest dans le camp de Chatila.
Lorsque le général Drori appelle par téléphone Ariel Sharon et lui annonce: “Nos amis avancent dans les camps. Nous avons coordonné leur entrée.” Ce dernier répond “Félicitations!, l’opération de nos amis est approuvée.”[11]
Pendant
40 heures, dans les camps « encerclées et bouclés », les miliciens
phalangistes vont violer, tuer, blesser un grand nombre de civils non armés, en
majorité des enfants, des femmes et des vieillards. Ces actions sont accompagnées
ou suivies de rafles systématiques, avalisées ou renforcées par l'armée israélienne,
résultant dans des dizaines de disparitions.
Jusqu'au matin du samedi 18 septembre 1982, l'armée israélienne, qui savait parfaitement ce qui se passait dans les camps, et dont les dirigeants étaient en contact permanent avec les dirigeants des milices qui perpétraient le massacre, s'est non seulement abstenue de toute intervention, mais a fourni une aide directe en empêchant des civils de fuir les camps et en organisant un éclairage constant des camps durant la nuit, moyennant des fusées éclairantes, lancées par des hélicoptères et des mortiers.
Les chiffres des victimes varieront entre 700 (chiffre officiel israélien) et 3.500 (notamment l'enquête précitée du journaliste israélien KAPELIOUK). Le chiffre exact ne pourra jamais être déterminé parce que, outre environ 1.000 personnes qui ont été enterrées dans des fosses communes par le C.I.C.R. ou enterrées dans des cimetières de Beyrouth par des membres de leur famille, un grand nombre de cadavres ont été enterrés par les miliciens eux-mêmes, qui les ont ensevelis sous des immeubles qu'ils ont détruits avec des bulldozers. Par ailleurs, surtout les 17 et 18 septembre, des centaines de personnes avaient été emmenées vivantes dans des camions vers des destinations inconnues et ont disparu.
Depuis le massacre, les victimes et survivants des massacres n'ont bénéficié d'aucune instruction judiciaire, ni au Liban, ni en Israël, ni ailleurs. Sous la pression d'une manifestation de 400.000 participants, le parlement israélien (Knesset) a nommé une commission d'enquête sous la présidence de Monsieur Yitzhak KAHAN en septembre 1982. Malgré les limitations résultant tant du mandat de la Commission (un mandat politique et non judiciaire) que de son ignorance totale des voix et demandes des victimes, la Commission a conclu que “Le Ministre de la Défense était personnellement responsable“ des massacres.[12]
Sur l'insistance de la Commission, et des manifestations qui ont suivi son rapport, M. SHARON démissionnait de son poste de Ministre de la Défense, tout en gardant un poste au gouvernement comme ministre sans portefeuille. Il est à noter que la manifestation du mouvement "Paix Maintenant", qui a immédiatement précédé sa “démission“, avait donné lieu à une attaque à la grenade de ses partisans contre les manifestants, résultant dans la mort d'un jeune manifestant.[13]
Par
ailleurs, plusieurs enquêtes non officielles et rapports basés sur des témoignages
surtout occidentaux, dont celle de MacBride et de la Nordic Commission, ainsi
que des rapports journalistiques et historiques fouillés, ont réuni des
informations précieuses. Ces textes, en tout ou en partie, sont joints au
dossier en annexe.[14]
Malgré
l'évidence du “massacre criminel“, qualification du Conseil de Sécurité,
et la triste place des massacres de Sabra et Chatila dans la mémoire collective
de l'humanité au rang des grands crimes du XXème siècle, le “responsable
personnel“ de ces massacres, ses acolytes, et les exécutants, n'ont
jamais été poursuivis en justice ou punis. Les journalistes israéliens Schiff et Yaari avaient conclu, en 1984,
leur chapitre sur le massacre par cette réflexion: “If there is a moral to the painful episode of Sabra and Shatila, it
has yet to be acknowledged.“[15]
Cette réalité de l'impunité
est tout aussi vraie aujourd'hui.
Le Conseil de Sécurité des Nations Unies a condamné le massacre par la résolution 521 (1982) du 19 septembre 1982. Cette condamnation a été suivie par une résolution de l'Assemblée Générale du 16 décembre 1982 qui a qualifié le massacre comme "acte de génocide".
B.
EN PARTICULIER
B.1.
Plaignants, survivants de Sabra et Chatila :
Les plaignants déposent en annexe à la présente plainte une déclaration par rapport à leur souffrance personnelle. Les originaux sont en arabe; chaque déclaration est assortie d'une traduction en français. Ces déclarations sont très parlantes et convaincantes :
1. Samiha Abbas Hijazi :
" Le
jeudi, il y avait des bombardements lorsque les israéliens sont venus, puis les
bombardements se sont aggravés, nous sommes descendus à l'abri. (…) On a
appris vendredi qu'il y’avait eu un massacre. Je suis allée chez les voisins.
J'ai vu notre voisin Moustafa El Habarat blessé baignant dans son sang. Sa
femme et ses enfants étaient morts. On l'a porté à l’hôpital de Gaza et
puis on s'est enfui. Lorsque les choses se sont calmées, je suis revenue et
pendant quatre jours, j'ai recherché ma fille et son mari. J'ai passé quatre
jours parmi les morts, j'ai cherché parmi tous les morts. J’ai trouvée
Zaynab morte, le visage brûlé. Son mari était coupé en deux et sans tête.
Je les ai emmenés et je les ai enterrés. "
Madame
Abbas Hijazi a perdu sa fille, son gendre, la belle-mère de sa fille et
d'autres proches.
2. Abd el Nasser Alameh :
" La
nuit du carnage, nous étions à la maison et nous avons entendu qu’il
y’avait un massacre à Chatila. (…) Nous avons gardé la ruelle toute la
nuit, se relayant pour dormir quelques heures, et ceci jusqu’au lever du jour,
certains réussissant à prendre la fuite alors. Je croyais que mon frère nous
avait devancés à Beyrouth Ouest . Nous l’avons attendu, mais il n’est pas
venu. Et c’est ainsi que mon frère a fait partie de ces personnes qu’ils
ont emmenées, et dont on a même plus retrouvé le corps. "
Monsieur
Alameh a perdu son frère (qui avait 19 ans au moment des faits)
3. Ouadha Hassan el-Sabeq
"
Nous
étions à la maison le vendredi 17 septembre, les voisins sont venus et ils ont
commencé à dire : Israel était entré; livrez-vous aux israéliens, ils
prendront les papiers et les tamponneront. Soudain, après être sortis nous
rendre aux israéliens, lorsque nous nous sommes livrés, les chars et les
soldats israéliens étaient là, nous avons été étonnés de constater
qu’ils avaient avec eux les Forces Libanaises. Ils ont pris les hommes et nous
ont laissés, femmes et enfants ensemble. Quand
ils m’ont pris les enfants et tous les hommes, ils nous ont dit: allez à la
Cité Sportive et ils nous y ont emmenés. Ils nous ont laissé là-bas jusqu’à
sept heures du soir, ensuite ils nous ont dit: allez à Fakhani et ne retournez
pas à la maison et ils ont commencé à nous lancer des obus et des balles.
Il
y avait des hommes arrêtés de côté, ils les ont pris et on n’a plus jamais
su ce qui était advenu d’eux. Jusqu’à aujourd’hui on ne sait rien à
leur propos et ils sont toujours portés disparus.
"
Madame
el-Sabecq a perdu deux fils (16 et 19 ans au moment des faits), un frère et
environ 15 parents.
4. Mahmoud Younes
" J’avais 11 ans. Il faisait nuit et l’on entendait des
bombardements et des tirs de fusils. (…) Nous nous sommes
tous réfugiés dans la chambre à coucher et nous y sommes restés. Dès
leur arrivée, ils sont rentrés directement au salon, et ont tiré sur les
photos accrochées aux murs, surtout celle de mon frère mort en martyre le mois
de “septembre noir” . Ils ont saccagé le salon et ont proféré des injures
et de sales propos. Après avoir cherché sans nous trouver, ils sont montés
sur le toit et s’y sont postés toute la nuit. Nous avons passé cette nuit
dans la terreur terrés dans notre cachette, entendant les cris des gens, les
déflagrations et les tirs, alors qu'Israël lançait des obus éclaireurs
jusqu’au lever du jour.
Le lendemain matin ils se sont mis à scander “rends toi tu auras la vie
sauve”. Mon neveu avait 18 mois. Il avait faim et nous étions loin de la
cuisine . Ma soeur voulait le réduire au silence, et l’étouffait avec sa
main qu’elle posait devant sa bouche de peur qu’ils n'entendent. Son époux
a alors décidé qu’il fallait se rendre, ajoutant que le lot de chacun ne
sera que le destin prévu par Dieu.
Les femmes sont sorties en premier, mes frères, mon père, mon beau frère et
les autres membres de la famille suivaient. Mon frère était malade. Dès
qu’ils ont entendu nos voix, ils ont tiré dans notre direction et sont
directement rentrés à l’intérieur de la maison. Ils nous ont demandé où
nous étions la veille lorsqu’ils sont rentrés et n’ont trouvé personne.
Puis ils ont ordonné aux femmes et aux enfants de sortir . Mon beau frère
s’est alors mis à embrasser sa petite fille en guise d’adieu. Un homme armé
s’est avancé vers ma nièce , a enroulé une corde autour de son cou et a
menacé son père de l’étrangler s’il ne la laissait pas. Ce dernier
s’est exécuté et me l’a confiée. Ils ont voulu me prendre mais ma mère
leur a dit que j’étais une fille. Ils ont fait marcher ma mère et les femmes
jusqu’à la Cité Sportive. J’ai vu en marchant le mari de ma tante, Abou
Nayef tué à coups de hache à la tête près de sa maison. Les morts étaient
tous défigurés. Tout en portant ma nièce, j’ai buté sur un mort frappé à
la hache et je suis tombé. Ils ont su alors que j’étais un garçon, et
l’un deux m’a placé contre le mur et a voulu me tirer une balle dans la tête.
Ma mère l’a supplié et lui a embrassé les pieds pour qu’il me laisse
partir. Il l’a repoussée. Il a alors entendu le cliquetis de l'argent caché
dans sa poitrine. Il lui a demandé ce que cela voulait dire. A quoi elle a répondu
qu’il pouvait prendre tout l'argent mais qu’il devait me garder auprès
d’elle. Et c’est ainsi que nous avons continué notre chemin et sommes arrivés
à la Cité Sportive. Les bulldozers israéliens préparaient de grands fossés.
On a dit qu’il fallait qu’on descende tous ils voulaient nous enterrer
vivants. Ma mère s’est mise à le supplier, puis a demandé une gorgée
d’eau avant de mourir.
A la Cité Sportive, j’ai vu les militaires israéliens, ainsi que les
chars, les bulldozers et l’artillerie, tous israéliens, de même que nous
avons vu des groupes de Phalangistes réunis avec les israéliens.
La Cité Sportive grouillait de femmes et d’enfants.
Nous y sommes restés jusqu’au coucher du soleil. Un israélien est alors venu
et a dit: allez tous à la région Cola, celui qui revient au camp mourra. Nous
y sommes partis, pendant qu’ils tiraient dans notre direction."
Monsieur Younes a perdu son père, trois frères, son oncle maternel, son cousin maternel, deux cousines paternelles et d'autres membres de sa famille.
5. Fadia Ali El Doukhi
" Quand les bombardements ont commencé et que nous avons su
qu’Israel encerclait le camp, mon père nous a dit de fuir. On lui a demandé
de venir avec nous, mais il a refusé pour protéger la maison. Alors, on
s’est enfuis en le laissant à la maison. Plus tard, on a su qu’un massacre
avait eu lieu. On a su que mon père était mort et on a vu sa photo dans le
journal. Son pied était amputé. Notre voisine dans la maison de laquelle mon père
s’était abrité nous a raconté comment on l’a tué."
Madame
El Doukhi, qui avait 11 ans au moment des faits, a perdu son père.
6.
Amina Hasan Mohsen
"
On était à la maison le jeudi lorsque les bombardements ont commencé. Je ne
savais pas ce qui se passait à l'extérieur. Lorsque les bombardements se sont
intensifiés, j'ai esssayé de sortir pour me sauver avec les enfants.
Lorsque nous sommes sortis, les morts étaient étendus de part et
d'autre de la rue. Mes enfants ont eu peur. Un israélien nous a dit de sortir.
On a vu ensuite une personne qui parlait le libanais. Lorsque nous sommes sortis
sous le couvert des israéliens, il s’est mis à nous crier dessus. A ce
moment, j’ai compté mes enfants et j’ai vu que Samir manquait, quand il a
vu les morts par terre, il a pris peur et s'est enfui. A ce moment, je n’ai
pas eu la présence d'esprit de partir à sa recherche car la région était
assiégée et remplie de forces armées israéliennes et libanaises. Nous nous
sommes enfuis et lorsque le massacre s’est terminé, j'ai recherché Samir
mais les cadavres étaient tellement défigurés que je n'ai pas pu le reconnaître.
"
Madame
Mohsen a perdu son fils de 16 ans.
7.
Sana Mahmoud Sersaoui
" Nous habitions le coin Said à Sabra , et lorsque les bombardements
ont commencé, nous nous sommes réfugiés chez mes parents à Chatila. Cela
s’est passé le mercredi. Vers minuit, des femmes qui venaient du quartier
ouest ont dit qu’ils étaient en train de tuer. Nous nous sommes alors enfuis
à nouveau, vers l’intérieur du camp. Ensuite, quand le jour s’est levé
nous avons été nous cacher dans l’abri de la maison de repos. J’étais ce
jour là enceinte, et j’avais deux filles qui prenaient encore du lait. Nous
sommes restés dans la maison de repos deux jours, jusqu’à samedi. Nous
n’avions plus de lait. Mon mari est alors sorti en apporter pour les filles.
Que la nuit était longue, les Israéliens envoyaient des obus éclaireurs.
C’est ainsi qu’il est parti à Sabra. Les israéliens étaient alors arrivés
jusqu’à l’hôpital de Gaza. Après, je suis partie à sa recherche, et ma
soeur à la recherche de son mari. Nous sommes arrivées à la porte de Chatila.
Là bas ils avaient placé les hommes d’un côté et les femmes de l’autre.
Je me suis mise à le chercher parmi les hommes. Je l’ai vu et lui ai dit
“tu sais, ce sont des Phalangistes”. Il m’a répondu “il va nous arriver
ce qui est arrivé à Tall el Zaatar”. Les hommes armés nous ont ordonnés de
marcher devant et les hommes derrière. Et c’est ainsi que nous avons marché
jusqu’à arriver à la tombe commune. Là bas, le bulldozer a commencé à
creuser. Il y avait parmi nous un homme portant une blouse blanche d’infirmier.
Ils l’ont appelé et l’ont criblé de balles devant tous. Les femmes se sont
mises alors à crier. Les israéliens postés devant l’ambassade kowétienne
et devant la station Al Rihab ont demandé par haut-parleurs que nous leur
soyons livrés.
C’est ainsi qu’on s’est retrouvé entre leurs mains. Ils nous ont pris
à la Cité Sportive, et les hommes devaient marcher en principe derrière nous.
Mais les voilà qui enlèvent aux hommes
leurs chemises pour leur bander les
yeux avec. Et c’est ainsi qu’Israël à la Cité Sportive soumettait les
jeunes gens à un interrogatoire, et que les Phalangistes lui ont livré 200
hommes. Et c'est comme ça que ni
mon mari, ni celui de ma soeur ne sont revenus."
Madame
Sersaoui a perdu son mari, âgé de 30 ans, et son gendre.
8. Nadima Youssef Said Naser
" C'était le jeudi. Soudain la rue est devenue déserte. Ma mère est
allée chez les voisins. Les bombardements ont commencé.
A peu près 10 familles se sont regroupées dans la maison des voisins.
Un peu plus tard, une femme est
venue du quartier Irsan. Elle criait: ils ont tué la femme de Hassan. Elle
portait ses enfants en criant que c'était un massacre. J'ai porté une de mes
filles jumelles, elle avait un an, et je suis allée vers mon mari: ils disent
qu'il y a un massacre, j'ai dit, il a répondu, ne dis pas de bêtises. J'ai
pris une de mes filles et lui ai donné l'autre. Mais les bombardements se sont
renforcés et nous avons rejoint les voisins à l'abri. L'abri était plein de
femmes, hommes et enfants, une femme de Tall al-Zaatar pleurait en disant, c'est
ce qui s'est passé à Tall al-Zaatar.
Peu après, je suis sortie de l'abri, j'ai
vu les hommes armés qui mettaient les hommes contre les murs. J'ai vu
une voisine, ils l’ont éventrée. Des femmes sont sorties de la maison d'en
face, et une femme a commencé à brandir son écharpe en disant, il faut que
nous nous livrions. Soudain, j'ai
entendu ma soeur qui criait: ils l'ont égorgé. J'ai cru que mes parents
avaient été tués. Je me suis précipitée pour les voir en portant ma fille.
Ils ont tué le mari de ma soeur devant mes yeux. Je suis montée, je les ai vus
tirant sur les hommes. Ils les ont tous tués. Je me suis enfuie. Mon autre
fille est restée avec son père. Les gens armés sont partis en emmenant les
hommes de l'abri. Il y avait parmi eux mon mari. En entrant dans le camp, une
femme libanaise est venue, qui avait vu mon mari enlaçant ma fille. Elle a vu
comment mon mari a été tué par un phalangiste, par un coup de hache sur la tête.
Ma fille était couverte de sang. L’homme l'a donnée à la femme libanaise
qui est rentrée au camp et l’a donnée à des parents à moi. Moi, je me suis
enfuie à l'hôpital Gaza. Quand ils sont rentrés à l'hôpital, je me suis
enfuie une seconde fois. "
Madame Said Naser a perdu son mari, son beau-père, trois neveux de son mari et cinq autres parents.
9. Mouina
Ali Hussein
" J'étais dans ma maison de Horch, J' étais
enceinte de 4 mois et j'avais un fils de 8 mois. On vivait tranquillement. On a
entendu les avions israéliens survolant la région de manière intense, le
bruit des avions est devenu plus fort, et des tirs ont commencé . J'ai pris mon
fils et j'ai dit à mon mari, je veux aller chez mes parents qui étaient au
quartier ouest. Nous sommes donc allés chez eux, et quand nous y étions, les
tirs ont augmenté. On est restés chez les voisins qui avaient une maison rez-de
chaussée, avec deux étages. Quand les bombardements ont augmenté, nous sommes
restés vers l'intérieur. C'était à six heures. Nous avons fermé la porte et
sommes restés dedans. Il y avait seulement des femmes et des enfants et des
femmes, sauf mon mari et un jeune. On a entendu des cris dehors, et les gens armés
dire: ne tirez pas, frappez à la hache, s'ils entendent des tirs ils s'enfuient.
Une bombe a éclaté près de la maison. Tout le monde s’est mis à crier. Ils
nous ont entendus, et ont commencé
à nous tirer dessus. Le jeune a été tué en essayant d’éteindre la bougie.
Nous avons crié fort, quand il est mort devant nous. Ils ont continué à tirer,
et quand ils nous ont entendus, ils ont lancé une bombe. Une femme a été
blessée, ainsi que ma mère. La chambre est devenue une rivière de sang. Les
soldats ont alors commencé à crier: sortez. Si vous ne sortez pas, nous
dynamitons la maison. Ils nous insultaient. Ma mère a ouvert la porte, disant
qu'elle voulait se sacrifier. Elle a vu dix hommes armés. Elle a dit à l’un
deux: ne nous tuez pas. Sortez tous, il a répondu, mettez vous en rang. L'un
après l'autre nous sommes sortis. Je suis restée avec mon mari et mon autre
fils. Nous sommes ensuite sortis. Ils ont dit à mon mari: viens, toi. Il
portait son fils, il me l'a donné. L'homme armé lui a dit: en arrière. Mon
mari a pensé qu'il voulait la carte d'identité. Pendant qu'il reculait, ils
l'ont mitraillé devant moi. Il n'a pas dit un mot, et il est tombé.
J'attendais mon tour. Ils m'ont insultée, j'ai suivi ma mère et ma soeur à
l'orphelinat, et nous nous sommes enfuies. Les enfants ont vécu tout seuls,
leur père n'avait pas de frères ou de proches parents. Ils n'avaient personne
à leurs côtés. D'autres orphelins trouvent un oncle, mes enfants n'ont que
moi, Dieu soit loué. Mon fils, même à son âge, il a tellement besoin d'avoir
son père avec lui pour l'aider, lui parler de ses problèmes. Quand on est
enfant unique, quel vide."
Madame
Ali Hussein a perdu son mari et son beau-frère.
10.
Chaker Abd-el-Ghani Natat
" Nous étions le Samedi 18 Septembre, nous nous trouvions à la maison
quand je suis sorti inspecter la voiture dehors. C’est alors que j’ai vu des
soldats que j’ai pris pour des soldats de l’Armée Libanaise. Ils ont exigé
de fouiller la maison; la famille dormait, je les ai réveillés et nous sommes
tous sortis de la maison. Ils nous alors emmenés vers le camp de Chatila.
Pendant que nous marchions, nous avons croisé des personnes tuées et des
cadavres et je me suis alors rendu compte qu’il y avait un massacre. Ils nous
ont conduits près de la station Al-Rihab; ils voulaient nous emmener à
l’ambassade du Koweit. C’est alors que des voitures se sont arrêtées et
ont embarqué des jeunes gens, rien que des jeunes gens, parmi lesquels mon fils.
Quant à nous, ils nous ont livrés aux Israéliens et les Israéliens nous
ont emmenés à la Cité Sportive où ils nous ont gardés.
C’est ainsi qu’ils ont emmené certains, alors qu’ils en ont laissé
d’autres. Mon fils a été embarqué dans une voiture devant moi; je les ai
vus l’emmener, j’ignore tout de son sort à ce jour."
Le
fils de monsieur Abd-el-Ghani Natat avait 22 ans au moment des faits.
11. Souad Srour Meri
"
Mercredi, après que Bachir [Gemayel] ait été tué, nous avons entendu les hélicoptères
israéliens planer au-dessus de la région à basse altitude et le mercredi soir
les israéliens ont commencé à lancer des bombes éclairantes qui ont illuminé
le camp comme s’il faisait jour. Quelques uns de mes amis sont descendus à
l’abri. Le jeudi soir, j’ai été avec mon frère Maher voir mes amis et
leur dire de venir dormir chez nous; en route, le chemin était plein de
cadavres. Je suis allée à l’abri et je n’ai trouvé personne, nous sommes
alors retournés. Soudain je vois notre voisin blessé, jeté par terre. Je lui
demande où sont les amis, il répond qu’ils ont pris les filles et me demande
de l’aider mais je n’ai pas pu le secourir et je suis rentrée tout de suite
à la maison avec mon frère. Immédiatement Maher a raconté à mon père
qu’il y avait un massacre. J’ai su par notre voisin qu’il y avait des
phalangistes. Lorsque mon père
l’a su, il a dit que nous devions rester à la maison. Notre voisine se
trouvait chez nous. Nous sommes restés à la maison toute la nuit. Le vendredi
matin mon frère Bassam et notre voisine sont montés au toit pour voir ce qui
se passait mais les phalangistes les ont tout de suite repérés. Ils sont immédiatement
redescendus à la maison. Quelques instants plus tard, près de 13 hommes les
ont suivis à la maison, ils ont frappé à la porte. Mon père s’est enquis
de leur identité, ils ont répondu: israéliens. Nous nous sommes levés pour
voir ce qu’ils voulaient, ils ont dit: vous êtes toujours ici et ils ont
demandé à mon père s’il avait quelque chose. Il a dit qu’il avait de
l’argent. Ils ont pris l’argent et ont frappé mon père. Je leur ai demandé
pourquoi frappez-vous un homme âgé ? Ils m’ont alors frappée.
Ils nous ont alignés au salon et ils ont commencé à se consulter pour
décider s’ils allaient nous tuer. Ils
nous ont alors alignés contre le mur et nous ont fusillés. Ceux qui sont morts
sont morts, j’ai survécu avec ma mère.
Mes frères Maher et Ismail s’étaient cachés dans la salle de bain.
Quand ils sont sortis de la maison, j’ai commencé à appeler mes frères par
leurs noms, quand l’un d’eux répondait je savais qu’il n’était pas
mort. Ma mère et ma sœur ont pu
s’échapper de la maison, mais moi j’en étais incapable. Quelques instants
plus tard, alors que je bougeais ils sont revenus, ils m’ont dit: tu es
toujours vivante et ils ont tiré de nouveau. J’ai fait semblant d’être
morte. La nuit je me suis éveillée et je suis restée jusqu’à samedi. Je me
suis traînée en rampant jusqu’au milieu de la chambre et j’ai recouvert
les cadavres. Alors que je tendais ma main pour prendre la cruche d’eau ils
ont immédiatement tiré. Je n’ai senti qu’une balle à la main et l’homme
a commencé à proférer des injures. Le second est venu et m’a frappée sur
la tête avec le fusil, je me suis évanouie et j’ai perdu conscience puis la
parole. Je suis restée ainsi jusqu’à dimanche quand notre voisin est venu et
m’a secourue."
Madame
el-Meri a perdu son père, trois frères (11, 6 et 3 ans) et deux sœurs (18
mois et 9 mois).
[12.
Le douzième plaignant, Monsieur Akram Ahmad Hussein n'était pas à Sabra et
Chatila au moment des faits; cfr. infra, partie B.3. de cette plainte]
13.
Bahija Zrein
" Nous étions à la maison et nous avons eu vent d’un massacre, mais
nous n’y avons pas cru. Dans la nuit, deux jeunes gens sont venus chez nous et
nous ont dit qu’il y avait un massacre dans le camp. Nous sommes alors sortis
dehors pour voir ce qui se passait. Nous avons alors vu les Forces Libanaises
debout dehors; ils nous ont appelés, il y avait beaucoup de monde et nous les
avons pris pour des Israéliens. Mais quand j’ai entendu leur accent libanais,
j’ai fui, mais ils m’ont poursuivie et nous ont arrêtés, jeunes gens,
femmes et hommes. Tout cela vers 5 heures du matin.
Ils ont investi la région et ont emmené environ 18 jeunes gens, pendant
qu’ils nous cantonnaient, femmes, hommes et enfants dans le camp. J’ai vu
mes frères et des enfants parmi les hommes qu’ils avaient emmenés. Pendant
que nous marchions, nous avons vu les morts tués à la hache. Il y avait aussi
les médecins de l’hôpital Gaza. Ils les ont alignés et les ont abattus;
puis ils se sont mis à tirer sur nous et ils ont tué un grand nombre de
personnes parmi lesquels 18 fils de voisins. Pendant qu’ils tiraient, tout le
camp était encerclé par des blindés israéliens et toutes les pelleteuses étaient
israéliennes. Pendant ce temps, une patrouille israélienne s’est présentée
et nous a demandé de nous rendre à la Cité Sportive. Les hommes y sont allés,
alors que nous, les femmes, avons été emmenées à l’ambassade du Koweit.
C’est comme cela que nous les avons vu embarquer les
jeunes gens dans les voitures. Parmi ces jeunes gens, mon frère. Ils leur ont
bandé les yeux, ils ont embarqué mon frère. C’est ainsi qu’il a disparu
et que je ne l’ai jamais revu."
Le
frère de madame Zrein avait 22 ans au moment des faits.
14.
Mohammed Ibrahim Faqih
"Ce matin-là, ils avaient commencé les bombardements sur les
approches des camps, dont Chatila, et des fusillades nourries se faisaient
entendre. Le bombardement touchait les rues principales et nous ne savions pas
quel en était le but. C’était incroyable. Nous ne pouvions pas non plus nous
déplacer d'un endroit à un autre ni nous enfouir en raison des obus et des
tirs de mitraillettes.
Nous sommes restés à la maison et soudain un obus s'est abattu sur la
maison de nos voisins, des éclats ont atteint mon fils à la poitrine et à la
jambe et nous l'avons transporté à l'hôpital Akka. Mais ils ont refusé de
l'admettre en raison du grand nombre de blessés. Nous l'avons alors emmené à
l'hôpital Gaza. Nous sommes restés son frère et moi à l'hôpital près de
lui, mais le bombardement s'est intensifié sur les camps de Chatila et Sabra.
Une femme est venue nous dire qu'elle les a vus arriver; je me suis enfui mais
j'ai vu comment ils sont entrés et ont emmené tous les blessés et les malades.
Je me suis donc enfui et je suis revenu après trois heures. Ils avaient emmené
plein de monde et il ne restait que mon fils blessé. Je ne sais combien de
personnes ils ont emmenées vivantes.
Nous avons ensuite transporté mon fils dans un hôpital de Hamra et le
lendemain, j'ai su qu'ils étaient venus à Sabra et qu'ils avaient emmené les
filles. Et quand je suis revenu, j'ai vu ma fille Fatima frappée à la hache,
ainsi que ma petite fille. J'ai remarqué qu'ils avaient creusé une fosse dans
le sol et qu'ils les avaient enterrées vivantes dans la fosse. Le nourrisson
avait été égorgé. J'ai vu aussi des gens tués et des femmes enceintes éventrées.
Environ trente jeunes hommes ont été massacrés près de notre maison, sans
distinction entre Libanais et Palestiniens. Ils n'ont épargné personne et ils
ont tué tous ceux qu'ils ont croisés. Dans la maison de notre voisin Ali Salim
Fayad, ils ont tué sa femme et ses enfants.
Qu'est ce que je peux dire, qu'est ce je peux raconter mon
Dieu ? Ils avaient démoli les boutiques dans la rue de Sabra et avaient creusé
de grandes fosses où ils avaient enterré les victimes. J'ai vu environ 400
cadavres d'enfants. Ils ont retourné la terre et les ont enterrés. Parmi les
douze membres de la famille de nos voisins, onze ont été tués, un seul a réchappé."
Les deux filles de Monsieur Faqih avaient 2,5 ans et 14 ans au moment des faits.
15. Mohammed Chawkat Abou Roudeina
" J’étais à la maison avec mon père, ma mère et ma soeur. Quand
les bombardements ont commencé, nous avons été chez l’oncle de mon père. Là-bas
les obus ont repris, et nous sommes rentrés dans la chambre, les hommes restant
au salon. Nous sommes ensuite partis chez les voisins. Nous étions près de 25
personnes ou plus. Un peu plus tard, nous avons entendu les cris d’une fille
blessée au dos. Des hommes armés se sont postés dans le quartier. Nous avons
alors entendu des tirs, des cris et des voix étranges. Aida, ma cousine, est
montée au magasin et a allumé la lumière. Un homme l'a engueulée et ils
l’ont traînée par les cheveux. Elle s’est mise à crier “aïe papa”,
puis sa voix s’est tue. Son père a voulu la suivre. Ils l’ont immédiatement
tué. Et c’est ainsi qu’ils ont compris que nous étions à la maison. Ils
sont alors descendus par le toit et sont rentrés à l’étage. Ils y ont tout
cassé et saccagé et nous les entendions s’interpeller entre eux : George,
Tony… Et quand nous les entendions tout casser, nos voix s’élevaient.
C’est ainsi qu’ils ont su que nous étions un étage en dessous. L’un
d’eux est descendu et nous a vus. Il les a immédiatement prévenus. Ils sont
tous venus chez nous. Mon père était assis sur une chaise, et dès qu’il les
a vus, il m’a pris m'a embrassé, m’a mis du parfum et a dit à ma mère
prends bien soin des enfants. Le cousin de mon père a dit à sa femme les
enfants sont sous ta responsabilité.
Je n’oublie pas. A ce jour, cette image reste gravée dans ma mémoire.
Ils ont ordonné aux hommes de se placer contre le mur. Ils nous ont fait
sortir derrière eux dans la rue. Arrivé à la porte, j’ai levé les yeux
vers le ciel rouge, rouge tapissé d’obus éclaireurs. Arrivés au début de
la ruelle, nous avons entendu les tirs visant mon père et mon oncle, ainsi que
des cris. Nous avons marché quelques mètres encadrés par les gens armés. Ma
cousine a vu son père et s’est mise à crier. Et moi j’ai vu la voiture de
mon père dans laquelle ils étaient installés après l’avoir ouverte. Cette
image aussi est gravée dans ma mémoire,
car j’ai alors demandé à ma mère ce qu’ils faisaient de la voiture de mon
père, mais elle ne m’a pas répondu. En marchant, nous voyions les morts.
Ils nous ont conduits à la Cité Sportive, et nous ont placés là bas dans
une salle où se trouvaient une femme et ses enfants. Ils y amenaient des gens. Ils prenaient les uns en voiture et
tuaient les autres. A ce moment-là, les chars israéliens étaient présents.
Et soudain, une mine datant du début de l’invasion israélienne a explosé.
Ils ont pris la fuite, et nous aussi."
Monsieur
Abou Roudeina a perdu son père, sa sœur (enceinte), son beau-frère et trois
autres membres de sa famille.
16. Fady Abdel Qader El Sakka
" Nous étions restés le vendredi à la maison en nous cachant,
croyant que les israéliens voulaient pénétrer dans le camp. Nous sommes restés
toute la journée de vendredi à la maison.
Le samedi vers midi, alors que nous étions encore à la maison, nous avons
vu les israéliens arriver chez nous à la maison. Ils nous ont dit de sortir
tous de chez nous. J’étais un petit garçon de 6 ans à l’époque. Nous
sommes sortis et ils nous ont alors emmenés vers la rue du côté ouest. Mon père
portait mon petit frère; ils lui
ont demandé de confier l’enfant à ma grand-mère qui était aussi avec nous.
Ils ont voulu emmener mon père et mon oncle; alors, ma grand-mère leur a
demandé où ils les emmenaient. Quelqu’un lui a répondu qu’ils
reviendraient bientôt. Pendant que nous marchions sur la route, les morts
jonchaient les rues et j’ai vu comment ils traitaient les gens. Mon père et
mon oncle ne sont plus réapparus depuis ce jour où ils les ont emmenés."
Monsieur
El Sakka a perdu son père et un de ses oncles.
17. Adnan Ali al-Mekdad
« Aux
alentours de quinze heures, jeudi, après la mort de Bachir, Sharon a effectué
des déplacements inquiétants. Des hommes étrangers ont encerclé la région.
Certains l'ont su et ont fui. Ma mère a vu les hommes armés, leur a préparé
le thé et leur a dit qu’elle était libanaise. Ils lui ont dit qu’ils
n’en voulaient qu’aux palestiniens; et qu’étant libanaise, elle pouvait
rester dans la région, personne ne l’importunerait, elle devait seulement
garder ses papiers d’identité sur elle lors de ses déplacements.
Et
l’on s’est mis à la recherche des membres de la famille, jusqu’à ce que
je la vois accrochée à un arbre. Puis on a entrepris alors de
ramasser les cadavres et de les enterrer ».
Monsieur Adnan Ali al-Mekdad a perdu son père, sa mère, et plus de quarante membres de sa famille.
18. Amale Hussein
« Le mercredi, les
avions israéliens se sont mis à planer au-dessus de la région et les tirs et
les bombardements ont commencé. Mes frères et sœurs ont eu peur. Ceux qui
avaient peur sont descendus dans l’abri à côté de notre maison. Un groupe a
donc dormi dans l’abri et l’autre à la maison.
Les avions ont continué à planer. Il y en avait de plus en plus.
Mon neveu, âgé de 3 mois, qui était avec ma sœur dans l’abri, a
commencé à pleurer. Il voulait
manger. Elle est sortie avec lui, accompagnée de 4 personnes et ils sont tous
venus à la maison. Dès qu’elle
est entrée, nous étions alors jeudi, nous avons entendu des hurlements, les
hurlements des enfants et des femmes dans l’abri, qu’on voit à travers la
fenêtre de notre salle de bain. Tout de suite, les isreéliens et les
phalangistes en armes ont envahi la région. Personne ne pouvait sortir de la
maison. On n’entendait que des
cris d’enfants et de femmes. Ils ont commencé à tuer les gens. Nous sommes
restés à la maison, nous avons ouvert les portes et nous sommes rentrés tous
à la salle de bain avec mon petit neveu. On lui avait bandé sa bouche de peur
qu’ils n’entendent sa voix et qu’ils ne viennent nous tuer. Nous sommes restés dans la salle de bain, ils sont rentrés,
ont fouillé la maison mais ne nous ont pas trouvés. Nous entendions les cris
et le massacre par la fenêtre de la salle de bain. C’est comme ça que nous
avons su qu’ils étaient entrés dans l’abri et avaient pris tous ceux qui
s’y trouvaient, y compris mes parents. Le
samedi, nous nous sommes échappés vers l’intérieur du camp. Par la suite ma
mère est retournée voir mes frères mais elle ne les a pas reconnus tellement
ils étaient défigurés. Tout ce que nous avons su c’est qu’ils les ont
enterrés dans la tombe commune. Mon père a éduqué l’enfant qui a survécu
(le neveu de mon père) qui l’appelle papa ».
Madame Amal Hussein a perdu un
frère, deux sœurs, et plusieurs autres parents.
19. Noufa Ahmad el-Khatib
« Deux jours avant le massacre, les israéliens sont rentrés chez nous dans la région. Ils sont venus, nous ont pris et nous ont alignés et ensuite ils nous ont libérés. Le lendemain ils se sont retirés et ont été dans un hôpital. Nous nous sommes enfuis et le lendemain j’ai appris qu’il y avait un massacre et le troisième jour on m’a raconté ce massacre. J’ai été à Chatila, j’ai vu les victimes et j’ai commencé à rechercher mes parents. J’ai vu ma mère morte, je l’ai vue et je l’ai reconnue, j’ai vu toutes les victimes, les tués et ceux qui étaient toujours contre les murs ».
Madame Noufa Ahmad el-Khatib a perdu sa mère, sa sœur, et plusieurs autres proches parents.
20. Ali Salim Fayad
« Nous
étions à la maison et nous avions du monde. Il y a avait une voiture en
travers du chemin et nous avons été pour la déplacer. En revenant des gens
armés se tenaient devant la maison, ce jeudi-là. Ils ont ordonné de séparer
les hommes, les femmes et les enfants. Ils ont aligné les hommes contre le mur
ainsi que notre voisin palestinien et sa famille et ils les ont fusillés. Les
femmes et les enfants étaient abattus dans la rue. Avant de tirer, ils
demandaient les cartes d'identité et les gardaient. Les Phalangistes
fouillaient les maison et les israéliens les protégeaient avec leurs chars et
leurs bombes éclairantes. Quand ils nous ont fusillés j'ai été touché au
dos, à la cuisse et à la main. La nuit était illuminée par les bombes éclairantes.
Je
suis resté étendu par terre. J'ai appelé plus tard quelqu'un qui passait et
lui ai demandé d'appeler une ambulance. Peu après ma fille est venue et m'a
transporté à l'hôpital de Akka.
Le
lendemain les phalangistes sont venus à l'hôpital et m'ont demandé de mon
fils qui était dans la chambre à côté. Il y avait des blessés palestiniens
qu'ils ont emmenés. Je les ai vus traîner un blessé de son lit et le frapper
avec une hache sur la tête. Il était jeune, ils l'ont tué ».
Monsieur Ali Salim Fayad a perdu sa femme, ses deux filles, son fils, sa belle-sœur.
21. Ahmad Ali el-Khatib
« C’était le jeudi entre cinq et six heures. Nous étions dans la région et il y a eu des fusillades. Un jeune homme de notre région a été blessé. Nous l’avons emmené à l’hôpital de Gaza. Pendant ce temps le massacre a eu lieu, nous avons alors essayé de retourner mais la route a été fermée, je suis resté trois jours en dehors de la maison ».
Monsieur Ahmad Ali el-Khatib a perdu son père, sa mère, quatre frères, trois sœurs, et sa grand-mère.
22.
Nazek Abdel-Rahman al-Jammal
« Mon
fils aîné est parti faire démarrer la voiture pour que nous nous enfuyons,
ils sont venus et l’ont arrêté sur la place Sabra. Le second fils était
parti chercher du pain et de la nourriture, nous étions à la maison, les israéliens
et les phalangistes nous ont emmenés de la maison, et nous ont fait marcher en
rang à Sabra. En marchant, j’ai vu mon fils aîné marcher dans une file et
mes sœurs ont aussi vu mon autre fils. Ils nous ont fait marcher jusqu’à
l’ambassade du Koweit, là bas ils ont dit : les femmes à la maison. Il
y a eu une explosion et les gens ont couru, en rentrant j’ai vu les morts des
deux côtés de la rue, des femmes et des vieillards. Ils avaient miné les
cadavres et les enfants étaient morts. Je suis revenue à la maison et les
enfants ne sont pas rentrés. J’ai passé quatre jours à chercher les enfants,
et mon frère a amené mon plus jeune fils tué, mon aîné je l’ai vu dans la
fosse mort ».
Madame
Nazek Abdel-Rahman al-Jammal a perdu ses deux fils, 22 et 20 ans.
B.2.
Témoins , survivants de Sabra et Chatila
Outre leur propres déclarations, les plaignants produisent une série de témoignages d’autres survivants du massacre.
1.
Mohammed Raad
"
Mercredi nous étions à la maison attendant de la visite. J’ai été à Sabra,
les routes étaient désertes. Arrivé au café de Ali Hender, j’ai rencontré
de jeunes hommes qui m’ont appelé et demandé si je savais. J’ai dit non.
Ils ont dit que les israéliens étaient rentrés avec les Phalangistes et
qu’ils détruisaient. Je suis rentré directement à la maison, pris ma femme
et nous sommes partis chez son frère. Nous lui avons dit: “Abou Souheil,
allons nous en d’ici”. Il a répondu: “Nous sommes libanais, ils ne nous
importuneront pas”. J’ai été chez un autre parent et lui ai dit: laisse
tes enfants et va-t-en. Il m’a traité de lâche. Nous nous sommes mis à
marcher ma femme et moi jusqu’arriver au pont de l’aéroport. Et là bas
j’ai vu les israéliens encerclant la région. Un militaire israélien m’a
engueulé. Et les israéliens se sont mis à me demander, d’où je venais et où
je partais; puis ils ont dit à mon épouse ainsi qu’à une autre femme qui
passait de rester là où elles étaient alors qu’ils m’ont ordonné de les
suivre et de me mettre près du mont. Mais moi j’ai été directement derrière
Harat Horeik et nous nous sommes enfuis à Ghobeireh.
Samedi
je suis retourné voir mes proches. Comment
te raconter, les gens étaient sur leurs dos, noirs. J’ai retrouvé mon beau-frère
tué, frappé à la tête avec une hache, nous avons retrouvé
trente trois autres membres de la famille tués."
2. Jamilé Mohammad Khalifé
"
Le Jeudi vers 16 heures, ils étaient au Horch, et nous savions qu’il y avait
un massacre, mais nous savions aussi que les Israéliens se trouvaient dans la
Cité Sportive; on nous a néanmoins demandé de ne rien faire.
Un
peu plus tard, les bombardements se sont intensifiés et nous avons pensé que
ça se calmerait bientôt.
Nous
sommes allés nous abriter chez nos voisins. En regardant vers la Cité, nous
avons vu des centaines d’éléments armés descendre de la Cité et en
quelques instants, ils se sont retrouvés devant la maison à l’intérieur de
laquelle il y avait beaucoup de monde. Nous nous sommes mis à crier en disant
que les Israéliens nous avaient attaqués. Quand ils se sont retrouvés devant
la maison, ils se sont mis à nous insulter, à nous blasphémer;
alors le fils des voisins leur a fermé la porte au nez et nous avons fui
par une autre porte pour aller nous cacher dans l’abri qui était plein de
monde.
Les
Israéliens et les Phalangistes sont revenus un peu plus tard et nous ont demandé
par haut-parleur de nous rendre en nous promettant la vie sauve si nous sortions
des abris. Nous avons alors brandi un drapeau blanc et quand nous sommes sortis
de l’abri, mon père a dit que nous n’aurions pas la vie sauve et qu’ils
allaient nous tuer. Je lui ai dit de ne pas avoir peur et de venir avec nous.
Ils nous ont alors tous entraînés, femmes, enfants et hommes; mon père a
essayé de s’enfuir, ils l'ont
abattu devant ma mère et ma petite soeur. Ils nous ont tous fait marcher; il y
avait avec nous notre voisine blessée, portant ses intestins et souffrant
d’une hémorragie. Nous nous sommes enfuies, elle et moi, à l’intérieur du
camp de Chatila et de là nous nous sommes réfugiées à l’hôpital Gaza.
Quand ils sont arrivés à proximité de l’hôpital Gaza, nous nous sommes à
nouveau enfuies.
Quand
le massacre s’est terminé, nous sommes revenues et nous avons vu les cadavres
et les morts parmi lesquels le fils de nos voisins, Samir,
assassiné. Et sous les cadavres, ils avaient placé des bombes piégées."
3.
Chahira Abou Roudeina
"Jeudi
15 septembre, après le coucher du soleil, l’aviation israélienne a effectué
des raids (fictifs) sur nous. Ma maison se situait dans le quartier ouest du
camp, et lorsque les bombardements ont commencé à se rapprocher, nous sommes
descendus, mon mari, mes enfants et moi, chez mes parents qui habitaient à
l’entrée du camp, pour savoir où ils voulaient partir. Mais nous sommes tous
restés chez mes parents, jusqu’à dix-neuf heures, heure à laquelle, voyant
que les bombardements continuaient de se renforcer, ma soeur est sortie voir ce
qui se passait à l’extérieur. Ils ont immédiatement tiré sur elle. Elle a
crié “papa” , et n’est pas revenue. Entendant ce cri, mon père est sorti,
l’a vue et a dit: la petite est morte. Puis ils ont tiré sur lui, et il est
tombé. Tout le camp était éclairé par les obus lumineux , et personne de
nous ne pouvait plus sortir. Nous sommes ainsi restés cloîtrés jusqu’à
deux heures du matin. Puis nous avons compris qu’il y avait eu un massacre .
Les
bruits des tueries et les cris nous ont accompagnés jusqu’à l’aube. A cinq
heures du matin, ils sont descendus par le toit, et soudain nous les avons
retrouvés sur les escaliers en face de la porte de la chambre où nous étions.
A peu près 15 hommes armés se sont postés aux fenêtres, et quatre d’entre
eux sont rentrés. Les petits ont crié et pleuré, et nous autres les femmes
avons joint nos cris aux leurs. Ils ont placé les hommes contre le mur, mon
mari, mon cousin paternel et mon frère
et les ont criblés de balles devant nous. Ils sont tombés. Ils nous ont fait
sortir et nous ont à notre tour placés contre le mur, voulant aussi nous
cribler de balles. Mais ils se sont disputés pour désigner la personne qui
allait tirer en premier. Puis ils nous ont pris à la Cité Sportive, et nous
ont conduits dans une salle remplie de femmes, d’hommes et d’enfants. Tout
en gardant cette salle, ils aiguisaient leurs haches et préparaient leurs
pistolets. C'était vendredi, vers cinq heures du matin. A midi, ils ont ramené
des jeunes gens et des femmes de la maison de repos, ainsi que des personnes de
l’ambassade koweitienne. Il y avait au sein de la Cité Sportive des mines
datant du début de l’invasion israélienne. Une mine a explosé. Des gens se
sont alors enfuis et nous en avons fait partie.
Que
dire ? Lorsque nous étions dans la Cité Sportive, ce sont les Israéliens qui
assuraient la protection des phalangistes, et les chars israéliens y étaient
postés. De même ce sont les israéliens qui criaient dans les hauts parleurs
“rendez vous, vous aurez la vie sauve”.
4. Hamad Mohammad Chamas
« Mercredi,
quand l’armée israélienne est arrivée avec ses chars dans la Cité
Sportive, et qu’on a su que les israéliens y étaient, j’y suis allé avec
un ami, et nous leur avons demandé
ce qui se passait.
Ils
m’ont demandé si j’étais un terroriste, j’ai répondu par la négative.
Ils nous ont alors dit, restez à la maison, il n'y a rien. Je suis rentré chez
moi. C'était le 15 septembre.
Jeudi
16 septembre, je parlais avec Abou Merhef et Abou Nabil, quand, soudain, nous
entendons le bruit des bombes qui tombent sur les maisons, et des cris de blessés.
Nous avons alors accouru pour aider les blessés, les conduisant aux hôpitaux
de Acca et de Gaza. Après, j’ai proposé à mon père de descendre à
l’abri. Le bombardement allait en augmentant, et nous sommes descendus à
l’abri. Les enfants avaient soif. J’ai été pour ramener de l’eau et des
couvertures. Mon frère était alors absent depuis 15 jours de la maison, car il
était employé. Il est venu, et s'est mis avec nous à la porte de l’abri. Et
soudain, on voit les israéliens et les phalangistes sur nous, proférant des
injures et de sales propos. Ils nous ont dit de sortir. Nous sommes sortis. Ils
nous ont placés contre le mur et ont désigné Abou Merhef, il avait dans sa
poche 500 livres. Abou Merhef leur a dit prenez 250 livres et laissez-moi 250,
pour mes enfants. Quand ils l'ont entendu, ils ont immédiatement tiré sur les
hommes. J’ai été touché et fait semblant d’être mort. Trois ou quatre
autres sont tombés sur moi. Eux étaient morts: Abou Hussein el Bourgi, Kassem
el Bourgi et Abou Nabil et Ali Mehanna. Je me souviens que ce dernier a survécu
à ses blessures au moins une heure, quand il a repris conscience, il s’est
mis à appeler au secours et à demander si quelqu’un était encore conscient
ou en vie. Je lui ai répondu: moi. Il m'a dit: qui. J'ai dit: Hamad. Il m’a
dit: pitié Hamad, je suis blessé à l’estomac et à la main. Il m’a dit,
salue ma mère, ma soeur et tel et tel et dis-dire Ali les salue. Je lui ai dit,
comment sais-tu que je vais rester en vie ? Je lui ai dit: y a-t-il encore
quelqu'un de vivant près de toi. Il s'est assis, moi j’étais toujours allongé.
Un peu plus tard, ils sont revenus et ont dit à Ali: tu appelles encore ? Ils
l’ont insulté et lui ont donné un coup à la tête. Mais il s’est relevé
et leur a dit: c'est comme ça que vous nous traitez, fils de chiens, car on
pensait qu' ils ne devaient pas s’attaquer aux libanais.
Ils se sont alors remis à la tâche. 5, 6 fois. Ils ont tiré, pour
s'assurer que tous étaient morts. Ils ont pointé le fusil sur ma cuisse et ont
tiré. Et c’est ainsi qu’ils revenaient s’assurer que tous étaient morts.
Vers cinq heures du matin, j’ai essayé de me tirer de là où j’étais. Il
y avait un mur près de moi. J’ai traversé la route et entendu le bruit des
chars. Je suis alors rentré me cacher dans la maison de Osman
Houhou qui était détruite. Vers midi, je suis passé entre la ruelle et la
maison. Soudain j’entends un microphone israélien dire: rends-tes armes, tu
auras la vie sauve ainsi que ta famille.
J’ai
essayé de gravir la pente afin de me rendre comme ils disaient, quand j’y étais
presque parvenu, j’ai regardé et je les ai vu placer les hommes d’un côté
et les femmes de l’autre. Je les ai vus ensuite les fusiller. C’est la
raison pour laquelle je suis retourné me cacher dans la maison que j’avais
quittée un peu plus tôt. J’y suis resté jusqu’au soir. Ils étaient assis
autour d’une table et buvaient de l’alcool. Seul un mur me séparait d’eux.
Le mur était fissuré, je voyais ce qui se passait. Ils se disaient: ne laisse
rien qui bouge.
Je
suis ainsi resté endormi dans la maison jusqu’à samedi matin, 10 heures.
J’ai perdu espoir, et n’en pouvant plus, j’ai décidé de sortir, même si
je devais être tué. J’ai essayé de retourner à notre maison, mais je
l’ai retrouvée détruite. Je n’arrivais pas à marcher à cause des morts
qui jonchaient la route. Et chaque fois que ma main en touchait un, c’est sa
chair que je retrouvais entre les doigts.
J’ai
vu Oum Bachir assassinée avec ses 7 enfants. Elle était comme endormie avec
ses sept enfants autour. Je suis retourné de la maison et me suis assis avec
les morts. La fille Makdad est venue appeler le secours populaire, et c’est
ainsi qu’ils m’ont pris à l’hopital ».
5. Milaneh Boutros
« Nous
étions à la maison ce jeudi-là. Il y a eu des bombardements et nous sous
sommes abrités. L'endroit était bondé, femmes, enfants et hommes.
Peu
après, un sudiste du camp de Rachidiyyé je crois est venu emmener sa famille.
Le frère de Mohammad Chamas est venu aussi lui proposant de s'en aller. Mais
Mohammad a refusé et nous sommes restés dans l'abri. J'ai porté ma fille de
deux ans et je suis sortie. J'ai vu des gens armés et des soldats israéliens
appeler les gens.
Je suis sortie la première, croyant qu'ils étaient là pour nous protéger. Je lui ai dit: vous êtes venu nous protéger. “Tais-toi”, et il a commencé à insulter et à invectiver. “Tais-toi Vous vous faites passer pour des libanais maintenant ?“ Je lui ai dit que j’étais de Zghorta et que mon mari était libanais. Ils nous ont emmenés. Je portais une de mes filles, la seconde me tenait la main et les autres enfants se cramponnaient à mes habits. Nous avons enjambé les cadavres. L'endroit était illuminé comme en plein jour par les bombes éclairantes. Arrivés à l'ambassade koweitienne, ils ont pris Ali, le neveu de mon mari et nous ont embarqués dans des camions. Nous nous sommes dirigés vers Dora puis vers Bickfaya. Là une femme se tenait sur la véranda et a dit: vous m'amenez des femmes je veux des hommes. Nous avions avec nous un petit garçon de 13 ans, Ali Zayyoun, tapi dans un coin du bus. Dès qu'ils l'ont vu, ils l'ont pris et l'ont tué. Puis ils nous ont emmenés à Ouzai. Le lendemain ils nous ont demandé de regagner nos maisons. Il y avait partout des patrouilles israéliennes et des barrages phalangistes Le sol était jonché de cadavres. A la porte de l'abri, j'ai vu mon mari, mon fils et d'autres personnes assassinées. Un autre cadavre avait été jeté sur celui de mon fils qui avait été tué par un coup de hache sur la tête ».
6. Najib
Abd-el-Rahman Al-Khatib
« Avant
d'entrer chez nous, les Israéliens se sont mis à lancer des bombes éclairantes.
Quand les bombardements se sont rapprochés, mon père nous a emmenés à l'abri
jusqu'à ce que les bombardements se calment un peu.
Nous sommes allés à l'hôpital Akka où nous avons dormi une nuit. Mais vers 5 heures du matin, ils ont pénétré à l'hôpital et nous avons encore fui. Le samedi, je suis revenu à la maison récupérer quelques affaires. Que de morts j'ai vu tous par terre et j'ai vu les Israéliens et les Phalangistes passer à côté. Je suis revenu en arrière et je suis entré directement dans le jardin de notre maison, et c'est alors que j'ai vu mon père mort. Je suis allé à la maison, il y avait un bassin. Le bassin était rempli de têtes de gens. Je me suis enfui ».
Les plaignants produisent également des témoignages de survivants qui ont été actés par des journalistes, et des récits d’observateurs, notamment :
B.3. Autres plaignants
12.
Akram Ahmad Hussein
Monsieur Hussein était à Tripoli au moment des faits. Il a perdu toute sa famille : sa mère, cinq frères (17, 13, 12, 11 et 11 ans), et deux sœurs (10 et 9 ans).
*
II.
QUALIFICATION
LEGALE DES FAITS
A l’occasion du massacre de Sabra et de Chatila, le Conseil de Sécurité a adopté en date du 19 septembre 1982 une Résolution 521 (1982), qui notamment :
"Condamne le massacre criminel de citoyens
palestiniens à Beyrouth"