D'un Chebli Mallat à l'autre, cent ans d'histoires
Les Mallat Tamers, Cheblis, Wajdis et Hyams prénoms au pluriel, pour des êtres pourtant singuliers ont rédigé de nombreuses pages de notre histoire, en vers ou en prose, avec ardeur ou légèreté, mais toujours en grands amoureux de leur terre et véritables gardiens de sa mémoire. Du grand-père Chebli à son petit-fils qui porte fièrement le même prénom et la même sensibilité, ils manient admirablement la langue maternelle et assument leur héritage culturel comme une plume légère et subtile, mettant leurs mots au service d'une même cause : le Liban.
Feuilleter l'album de la famille Mallat, c'est comme parcourir les pages jaunies d'un
livre d'histoire qui conte le Liban à travers ses grands hommes. Photographies en noir et
blanc, ponctuées de mots, dates, références, événements qui stimulent une mémoire
inépuisable.
De Youakim el-Mallat et sa femme Utr Abi-Yaghi Helou, il ne reste aucune image mais de
belles histoires relatées aux petits-enfants et de nombreux écrits, tendres hommages aux
parents chéris. Utr était une femme remarquable de courage et de franchise. Sa vie sera
un long combat, mené d'abord contre son oncle Darwish qui tentait de déposséder de leur
héritage son père Chebli et sa mère Wardiyyé. Mené ensuite contre les mauvais coups
d'un destin qui réussira à la déposséder trop vite de son mari adoré. Elle élèvera
seule ses deux enfants, Tamer et Chebli à Baabda, alors capitale du Liban, épuisant le
peu d'argent qui lui restait pour leur donner une éducation correcte. Tamer, né en 1856,
fera ses études scolaires au Kesrouan où il développera une profonde spiritualité
avant de trouver des réponses plus rationnelles à toutes ses interrogations. Poète à
la plume sensible et hardie, il ne cessera d'exprimer ses révoltes dans des vers
indélébiles. En 1884, il est nommé juge, avant d'être privé de ses fonctions, quatre
ans plus tard, par Wasa Pasha, alors mutassarif. En 1892, ce dernier meurt. Na'um Pasha le
remplace et réintègre Tamer. Quelques années plus tard, l'histoire ne faisant que se
répéter, Muzaffar Pasha succède à Na'um et révoque à nouveau Tamer. Cet incident
marquera les dernières années de celui-ci d'une profonde tristesse et d'une grave
dépression qui ne le quitteront plus jusqu'à sa mort en 1914. Tamer n'eut pas d'enfants,
mais considérait son frère Chibli comme son propre fils. Chebli, le petit frère, de 19
ans son cadet, orphelin à 20 ans, l'ami de tous les moments, surtout les plus noirs.
Troubadour aux mots virulents, il deviendra le Poète des Cèdres qui, du bout de sa plume
aiguisée, dénoncera la faiblesse des hommes et signera des uvres remarquables. Il entame
sa carrière professionnelle dans l'enseignement, avant de fonder en 1908 un quotidien,
Al-Watan (La Patrie), dont la dimension nationaliste exprimait un désir d'égalité entre
toutes les nationalités du monde ottoman. Son journal sera incendié en 1911. La même
année, il est nommé aux Bureaux des affaires arabes, l'équivalent du ministère de
l'Intérieur. Bon vivant, Chebli aimait boire, jouer aux cartes, charmer les dames. Il
épousera l'élue de son cur, Marie Chucrallah, le 12 octobre 1916. Durant les vingt
années qui suivirent, il écrira ses plus belles uvres poétiques. Un langage qui lui
permettra d'exprimer sa flamme patriotique dans tous les pays du monde. Il aura trois
fils, Chawki, Wajdi et Georges. Chebli s'éteindra en 1961.
Le droit, une affaire de famille
Chawki, né en 1917 et décédé en 1997, fut le seul à choisir une carrière en solo
dans l'administration. Georges et Wajdi entreprendront bien sûr des études de droit, une
branche qui deviendrant une «affaire de famille», puisque les enfants de Georges, Hyam
et Fadi et le fils de Wajdi, Chebli feront de même, plus tard ! Durant les années 70,
Georges est nommé président de la Cour de cassation militaire. Wajdi entame une double
carrière, juridique et politique, récupérant et ravivant avec brio cette flamme
patriotique héritée par son père et son oncle. Il devient représentant du Liban à
l'Unesco en 1948, ministre des Affaires sociales en 1964 et bâtonnier de 1970 à 1974.
Cette même année, il fonde l'Organisation arabe des droits de l'homme. En 1994 il est
élu à la présidence du Conseil constitutionnel libanais dont il démissionnera quatre
ans plus tard. Tout en menant une carrière de juriste, Hyam est auteur de nombreux
ouvrages et Fadi président de la MEA. Les quatre enfants de Wajdi : Manal, Chebli, Janane
et Raya, seront, quant à eux, nourris, dès leur tendre enfance d'histoire et de
littérature. Les contes pour mômes seront vite remplacés par des citations, des vers,
un exercice de style quotidien.
Chebli, Wajdi et Tamer, nouvelles histoires
Quelques années plus tard, les mots ont trouvé leur place presque spontanément dans la
vie de cette troisième génération des Mallat. Janane s'exprime dans des émissions
télévisées pleines de talent et de courage. Chebli a développé une connivence
étrange avec un grand-père qu'il n'a jamais connu. Une carrière parallèle, des goûts
similaires et l'ombre de sa présence complice dans toutes les étapes de sa vie. Ses
études de droit et de littérature anglaise le poussent naturellement à faire une
carrière internationale. Lorsqu'il décide d'approfondir ses connaissances en droit
islamique, le cours de sa vie et son regard sur la profession vont énormément changer.
De 1986 à 1995, il l'enseignera à la Faculté de droit de Londres et sera consultant
juridique dans de nombreuses affaires internationales. De retour au Liban il y a quatre
ans, il poursuit depuis sa carrière y insufflant un style nouveau, essayant de se
démarquer de son père, «malgré l'admiration que je lui voue». Sa passion des
recherches et de l'écriture demeure, heureusement inassouvie. Il a déjà publié une
quinzaine de livres, dont Les Défis présidentiels, paru en 1998. Ses deux fils, Tamer,
né en 1990 et Wajdi, en 1993, semblent avoir déjà fait leur choix. Dans ses Aventures
à Beyrouth, conçu avec son père «Chebli le moustachu», Tamer nous décrit, avec sa
plume dessinatrice et beaucoup d'humour Jeddo Wajdi, Téta Nouhad, la tante Janane et le
chat Gouttière. Wajdi, flemmard et aimant la vie, comme son arrière-grand-père, manie
déjà les mots en anglais, français et arabe ! Belle complémentarité qui vient
s'ajouter à une tendre photo de famille où la couleur est venue remplacer le noir et
blanc du passé.
carla henoud