|
Adnane
Pachachi a payé le prix de son ambition. Quant au jeu d’apprentis sorciers
de MM. Powell, Brahimi, Blackwill (l’assistant de Condoleezza Rice qui, avec
Paul Bremer, a agi en haut-commissaire), il leur a explosé au visage. Il
faut espérer qu’ils en tireront la leçon en laissant plus de liberté aux
Irakiens pour décider de leur avenir. Quant à leur candidat Pachachi, qui a
laminé ses collègues au Conseil de gouvernment au profit de l’envoyé d’une
Onu honnie par des leaders irakiens, les choses se sont finalement
retournées contre lui. En novembre 2002, il avait déjà empêché que ne se
constitue un gouvernement provisoire en Irak kurde, il a ignoré depuis
novembre dernier un plan d’accélération de la souveraineté irakienne que la
plupart de ses collègues, ainsi que le Pentagone – encore puissant –
soutenaient contre un rôle superfétatoire de l’Onu. Sa carrière politique, à
81 ans, paraît terminée.
Il faut espérer que la déconvenue de Adnane Pachachi, comme celle de nombre
de protagonistes centraux dans le drame de l’Irak – Lakhdar Brahimi, Ahmed
Chalabi, Paul Wolfowitz, tous personnages que j’ai bien connus, appréciés et
critiqués au fil des ans, tous personnages qui n’ont pas réussi à faire de
l’Irak le havre de paix et de démocratie auxquels ils aspiraient – ne les
empêcheront pas de poursuivre cette mission avec enthousiasme, mais avec un
peu plus de détachement.
Nous ne sommes pas au bout de nos suprises en Irak, certaines interviendront
au fil d’une violence qui n’est pas prête de s’arrêter. Le dénouement d’hier
a surpris, celui qui a porté Iyad Allaoui et Ghazi al-Yaouar respectivement
à la tête du gouvernement transitoire et de la présidence du pays, comme ont
surpris la disgrâce du Pentagone suite au scandale d’Abou Ghraib et celle
d’Ahmed Chalabi, qui avait combattu ouvertement les Nations unies et appelé
à une enquête irakienne sur les malversations liées au programme pétrole
contre nourriture de l’Onu.
Deux réflexions, in media res, s’imposent : la première est négative, qui
montre combien les disputes au sein de l’Administration américaine, le
cynisme de la vieille Europe, les contradictions qui ont précédé et suivi
une victoire éclair, obèrent l’espoir d’ un Irak démocratique après une
dictature de trente-cinq ans. Il faut prendre acte de la réussite des
factions violentes – l’organisation qu’a laissée derrière lui Saddam
Hussein, les mouvements radicaux à Falloujah, la brutalité de Moqtada Sadr
–, qui ont réussi à empêcher la normalisation. À cela doit s’ajouter la
grande erreur américaine de ne pas avoir engagé les Irakiens dans le
processus de changement dès avant l’invasion, ainsi que l’incertitude qui a
dominé le discours sur “libération”. Dans un kaléidoscope à l’échelle
planétaire, chacun donnera une réponse différente à l’échec américain. Le
dénouement de ces derniers jours offre cependant une certitude, c’est le
message négatif de la journée d’hier : le nouveau gouvernement irakien est
un gouvernement de seconde classe, contrairement au Conseil précédent. Les
deux grands leaders kurdes sont représentés par leurs assistants, l’ensemble
de la faction Chalabi est mise à l’écart, le courant du libéralisme chiite
au sein de la hiérarchie religieuse, dans la figure exceptionnelle des Bahr
al-Ouloum, est réduit à néant, et maintenant Pachachi, tous sont pour
l’instant écartés. L’union nationale qui caractérisait le Conseil de
gouvernement a été galvaudée au profit d’un groupe réduit de dirigeants dont
le passé ne présente pas beaucoup de convictions libérales.
Mais il y a également un message positif. Le renoncement de Adnane Pachachi,
proclamé président par des fuites téléguidées par l’entourage de MM. Bremer
et Brahimi (ce qui a détruit son ambition auprès de ses pairs), n’en est pas
moins remarquable comme message d’avenir. Il aurait pu, comme Iyad Allaoui
il y a quelques jours, s’accrocher à cette « nomination » et attendre que le
monde, et les Irakiens malgré eux, reconnaissent lentement ce fait accompli.
Dans un geste d’homme d’État, il a refusé. L’histoire le lui reconnaîtra, et
nous autres démocrates à la recherche désespérée de leaders capables de dire
non au poste suprême quand il se profile devant eux, non au forcing brutal
pour arriver au pouvoir, nous nous devons de le saluer.
Conscient de ces deux messages contradictoires, l’important est de
considérer le gouvernement actuel comme un gouvernement transitoire, mais
aussi comme gouvernement effectif. Les Irakiens ont besoin de paix avant
tout, d’une paix qui ne soit pas celle de la peur mais celle de la
légitimité. Pachachi, Chalabi, ainsi que les autres leaders irakiens écartés
du gouvernment joueront, il faut l’espérer, un jeu démocratique qui les
ramènera peut-être au pouvoir. Le prochain drame, lui, se passera la semaine
prochaine au Conseil de sécurité sur la souveraineté en Irak.
|